A quelques kilomètres au nord de New York, le temps semble s’être arrêté. Comment une ferme du XVIIIe siècle, vestige des premiers colons protestants, a pu renaître ici, réinventant l’esthétique Shaker ? Bienvenue au beau milieu d’un rêve, celui d’un homme féru d’art contemporain, collectionneur de passé…

En toute simplicité
La « mud room », ou « pièce de boue », autrement dit l’entrée où chacun quitte ses bottes. Au mur, un vieux jeu chiné. Poutres et carrelage patinés. L’architecte Cynthia Filkoff a magnifié le rêve de ses clients.

Un style hors cote
Dans cette pièce au plafond bas, éclairée par une fenêtre en bois à guillotine, des meubles modestes : bureau et chaise aux lignes radicales, fauteuil à bascule du XVIIIe, dit « primitive furniture ».

Seuls au monde
David Holdredge, grand spécialiste de cette architecture, a démonté la grange pour la remonter sur le site. Les soubassements ont été réalisés avec des pierres récoltées sur le terrain. A gauche, la maison édifiée en cèdre et, à droite, la grange en pin recouverte de bardeaux du même bois. Entre les deux, la petite cuisine fait office de sas et tampon. Au premier plan, le garage. Les pommiers ont été préservés durant les travaux. Le hameau est situé dans une cuvette afin d’être invisible.

Qu’un expert en art contemporain se fasse construire une maison d’architecte, rien de plus normal. Mais quand il décide d’écumer les fermes du comté de Dutchess, au nord de New York, pour y dénicher une grange hollandaise du XVIIIe siècle, et qu’il finit par la racheter, la démonter puis la rebâtir sur ses terres, on frôle l’exploit sportif et mieux encore la performance artistique. « J’adore le style Shaker dont je collectionne les meubles, dit ce propriétaire français installé aux Etats-Unis avec sa famille. Une fois la grange trouvée, ce fut facile de la démonter et la remonter car les parties avaient été numérotées par les constructeurs. »

Magnifique par son volume, la grange en pin est traitée puis installée sur un terrain abrité par une colline boisée. On y installe de rares fenêtres, une baie qui lui confère sur l’arrière un aspect japonais. Puis le projet s’étoffe. Une maison en cèdre est édifiée sur son flanc. Elle est reliée à la grange par une cuisine. Autour, un garage, des haras. Pour protéger la grange et assurer son isolation thermique, on l’enveloppe dans un grand volume en cèdre lui aussi, double de la grange elle-même. « Nous avons bénéficié des conseils de l’historienne Kathy Seibel. Grâce à elle, nous avons respecté l’architecture de l’époque des premiers colons hollandais : plafonds bas, fenêtres à guillotine, portes, éclairage .» Jaillie du passé, la maison n’en est pas moins moderne, chauffée par géothermie. Le confort en sus de la mémoire.

« Son odeur de cèdre est extraordinaire », ajoute son propriétaire. Détail qui dit combien ce projet a fait l’objet d’une attention extrême, la cheminée de la grange est ainsi bosselée pour lui éviter toute symétrie. Le résultat est tangible, elle semble respirer avec le bois qui s’y consume. Dans la fraîcheur du soir, quand les daims sortent sur ses rives, que les aigles fouettent l’éther, que les coyotes glapissent, siècles et continents s’épousent dans ce paysage digne d’un tableau hollandais. En se faisant architecte, l’expert en peinture ne s’y est pas trompé.

En enfilade
On passe de la cuisine à l’ancienne grange transformée en salon sans sortir, ni pousser une porte. Sur le côté, posés sur une table hollandaise, des paniers appelés catoires, destinés au transport des essaims d’abeilles.

Dans la vieille grange des pionniers, la majestueuse cheminée de briques focalise tous les regards

Architecture de la démesure
La grange est devenue un magnifique salon avec canapés et fauteuils houssés de blanc où, durant les mois d’hiver, une gigantesque cheminée tout en briques réchauffe l’espace. Plaids (Hammertown). Aucun luminaire au plafond ni sur les murs, mais des éclairages au sol et des lampes d’appoint.

Omniprésence du bois
On entre dans cette pièce par une porte de ferme à l’ancienne à deux niveaux d’ouverture, équipée d’une poignée hollandaise. Au-dessus d’un meuble fin XVIIIe aux lignes rigoureuses, une collection de petits balayettes.

Fonctionnalité avant tout
La cuisine réalisée sur mesure et peinte en kaki est dotée d’un immense timbre d’office à l’ancienne avec de larges rebords. Au sol, parquet à larges lattes et, sur les murs, un lambris peint en blanc cassé. L’un des leitmotiv du style Shaker: chaque objet dans une maison doit avoir une fonction. La simplicité est de mise, tout ce qui est purement décoratif est jugé inutile.

« Less is more », une maxime que les Shakers auraient pu inventer !

La sobriété protestante
Les Shakers considérant que chaque tâche était offerte à Dieu et qu’Il méritait la perfection, chaque objet était fabriqué avec une minutie extrême, comme cette console aux lignes pures. L’avant est bombé, l’arrière est tranché net, l’utilité avant tout. Tableaux primitifs américains du XIXe siècle. Panier Shaker.

Un bain de simplicité
A gauche, une table de drapier coupée dans sa longueur accueille deux lavabos. Baignoire moderne mais de style rétro. « Le plus, c’est la vue sur la nature environnante. Durant l’été indien, c’est un enchantement », dit le propriétaire.

A l’étage, l’architecte a su retrouver les proportions parfaites des vieilles fermes américaines

Fantaisie honnie
Rocking-chair, table de chevet et miroir Shaker au mur. Un système d’anneau permet d’incliner ce dernier. Il fallait toujours qu’il soit placé en hauteur et de dimension réduite afin de ne point favoriser la vanité des membres de la communauté Shaker. Sur la table de taverne américaine, girouette du XIXe en cuivre représentant une sauterelle. Chaise anglaise du XIXe siècle. Sur le lit, quilt ancien (Hammertown). Tableau hollandais.

Réalisation : Marie-Claire Blanckaert - Texte  : Philippe Trétiack - Photos : Giorgio Baroni

Prélude à la nuit
Clacissisme bien tempéré